La licorne et le pangolin par Eric Salobir O.P.

C’est arrivé un beau matin, au début du printemps 2020. La veille encore, on parlait à tout va d’intelligence artificielle omnipotente et de cette singularité qui sensée faire de nous des post-humains. Et l’impensable ou plutôt l'impensé s’est produit : on croyait les pays riches à l'abri derrière une sorte de Grande Muraille médicale, mais nous avons vu déferler la vague de la Covid et les pays, les uns après les autres, sont entrés dans le grand confinement. Nous avons assisté médusés aux hospitalisations, aux décès des plus fragiles, à l’arrêt de notre économie… et notre technologie si sophistiquée et si puissante ne nous a pas protégés. Comme si les licornes, ces start-ups dont la valeur dépasse le milliard de dollars, avaient été terrassées par un simple pangolin. Que s’est-il réellement passé ? 

Peut-être ce désastre illustre-t-il le fait que notre rapport à la technologie doit changer de toute urgence, pour nous conférer à nouveau cette faculté d’adaptation qui a permis à notre espèce de se tirer des situations les plus périlleuses. Or, la rhétorique guerrière qui a accompagné l’annonce de la pandémie, tout comme la comparaison avec la menace terroriste, laissent penser que nous combattons un ennemi déterminé et rejettent ainsi la faute sur ce brin d’ADN encapsulé dans une couronne qu’est le Sars-Cov2, à la frontière du vivant. Cela tend à nous exonérer de la réflexion sur les causes profondes des maux que nous subissons. Pourtant, la question de notre responsabilité collective reste posée : notre mode de vie, notre système économique et social ne doivent-ils pas être remis en cause ? 

 

Parmi les interrogations les plus pressantes, bon nombre concernent l’usage des technologies, ce qu’elles ont nécessité et ce qu’elles ont rendu possible. L’exploitation massive des ressources naturelles, la déforestation et l’élevage intensif qui empiètent sur l’habitat des espèces sauvages et nous placent à leur contact direct aggravent-ils significativement les risques de zoonoses ? La spécialisation des économies et l’allongement des chaines d’approvisionnement font-ils planer sur notre monde le spectre d’un blocage généralisé et d’une rupture des stocks ? 

Les technologies numériques nous ont offert la possibilité de gérer la complexité et de mettre en place des organisations hautement sophistiquées. La combinaison de la robotisation, de l’intelligence artificielle et maintenant des réseaux 5G interconnecte nos outils, recueille nos données et achemine nos biens. En acteurs efficaces du capitalisme libéral, nous avons utilisé cette puissance d’organisation inédite pour réduire les coûts et augmenter les profits : zéro stocks, production dite « juste à temps », fabrication et livraison personnalisées… 

Les gains de productivité ont été colossaux. Ils ont rendu les biens et services accessibles au plus grand nombre, démocratisant les voyages et ouvrant la voie à une consommation de masse, alors que les plateformes de vente en ligne offraient un accès au marché à de nombreux petits entrepreneurs. Dans les pays émergeants, notamment en Asie, ces phénomènes ont favorisé le développement d’une classe moyenne, au cours des trente dernières années. Mais cette efficacité accrue s’est souvent imposée au détriment de la résilience de nos organisations : lorsque l’on serre les boulons au maximum, on se prive de toute marge de manœuvre. Plus efficace, notre modèle est aussi devenu plus fragile. Quand arrive une épreuve comme la pandémie de Covid19, il se trouve paralysé. A croire que, si notre technologie apporte des solutions à des problèmes logistiques ardus, elle ne nous permet pas encore d’aborder la complexité de notre monde dans son ensemble. L’intelligence artificielle n’est pas encore à la hauteur de l’effet papillon. 

Or, lorsque la machine se grippe, le facteur de résilience, paradoxalement, c’est l’humain. La pandémie a accéléré la numérisation de notre économie, faisant surgir des phénomènes que l’on n’attendait pas avant une décennie. Le marché du travail, notamment, s’est trouvé bousculé. Il se décante désormais en différentes situations : les télétravailleurs confortables ou précaires ; ceux dont le travail, souvent essentiel à notre survie économique, ne peut se faire qu’au contact du public et donc en mêlant risque et fatigue ; et enfin, ceux qui, dans les mois à venir, feront les frais de la crise économique dont se double la crise sanitaire. Quand l’humain devient variable d’ajustement, est-il encore une finalité, selon l’impératif énoncé par le philosophe Emmanuel Kant, ou devient-il peu à peu un moyen de faire perdurer un système qui fonctionne par lui, mais pas forcément pour lui ? En exacerbant les inégalités d’accès à l’emploi, aux soins, à l’éducation et aux loisirs, la pandémie aura eu pour effet corolaire une diffraction de la société. Elle risque d’induire une crise politique majeure. Nos démocraties s’en relèveront-elles ? 

A ces interrogations, s’ajoutent celles nées de la lutte contre le virus lui-même. Alors qu’européens et nord-américains débattaient du caractère potentiellement liberticide des applications de traçage des contacts, plusieurs pays d’Asie, la Chine en tête, mettaient en place des mesures drastique de confinement et de contrôle des populations. Profitant d’un régime fort et d’infrastructures déjà mises en place pour le social rating, ce système d’évaluation des comportements, l’Empire du Milieu a jugulé l’épidémie et a relancé son économie en un temps record. Ce succès a semé le doute dans les esprits : les démocraties sont-elles en mesure de faire face au fléau avec autant d’efficacité et de protéger leur population ? Faut-il céder aux sirènes d’un contrôle accru par un régime fort ? 

Ces questions, il est devenu urgent de se les poser. Primo parce que la numérisation du monde peut conduire à un monde meilleur mais également au Meilleur des mondes. Secundo parce qu’au-delà de la pandémie actuelle, la révolution technologique coïncide avec un bouleversement du climat qui pourrait être la plus grande épreuve que l’humanité ait jamais affrontée. Rien moins que l’avenir de l’espèce et de toutes celles qu’elle entraînerait dans sa chute si nous ne parvenons pas à changer nos modes de vie.

Au cœur de cette crise, certains nous claironnent qu’il est urgent de revenir à une certaine normalité. Business as usual, quitte à changer l’emballage pour faire plus « monde d’après ». Face à cette tentation du retour aux bonnes vieilles méthodes, d’autres voix bien intentionnées nous susurrent qu’une approche différente est possible : fondée sur un ordre mondial à l’épicentre plus asiatique, étayée par des technologies qui ont fait leur preuve, cette nouvelle vision du monde aurait pour objectifs l’harmonie, quitte à rétablir l’ordre de façon stricte et à construire un rapport différent de l’individu au corps social, à sa vie privée et à ses données. 

En résumé, on voudrait nous laisser penser que nous n’avons que deux options : d’un côté, le capitalisme tel qu’il a été pratiqué au cours des dernières décennies. De l’autre, un capitalisme d’État qui nous viendrait par les Nouvelles Routes de la Soie depuis une Chine qui a vaincu le virus. Or il n’est de dilemme que pour ceux qui s’interdisent de penser à d’autres solutions, pour ceux qui ne cherchent pas de tierce voie. À nous de sortir des sentiers battus et d’apprendre à vivre avec le virus, comme avec tout autre phénomène naturel. A nous de faire cohabiter en harmonie la licorne et le pangolin. 

                                                                                                                      Eric Salobir O.P.

                                                                                                                      Président d’OPTIC