Finance responsable, une finance au service de la société ?

Ou comment systématiser une vision long terme dans les investissements financiers 

 À l’heure de la relance économique, on se demande comment bâtir un meilleur monde pour demain, plus humain et à la hauteur de la crise climatique. Où investir efforts et capitaux ? La finance responsable sera-t-elle l’instrument clé de cette relance ? Et qu’est-ce, au juste, la finance responsable ? Thierry Philipponnat, cofondateur de Finance Watch, une ONG oeuvrant pour une finance au service de la société, nous en décrypte les multiples initiatives qui émergent. 

Cet expert, qui travaille régulièrement avec la Commission Européenne, est aussi membre du Collège de l Autorité des Marchés Financiers2 en France, président de sa commission climat et finance durable ainsi que de sa commission consultative organisation et fonctionnement du marché. Il travaille de plus comme régulateur auprès de l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution3 où il est membre de la commission climat et finance durable, de la commission des sanctions et du comité scientifique. 

 Quel devrait être, selon vous, le rôle de la finance ?


La finance est un moyen qui permet de mettre le capital au service de la société, d’humains, d’entreprises et par conséquent de l’économie. Cette définition est simple, mais en la déroulant on peut aller très loin dans l’analyse. Elle nous permet de définir ce qu’est la finance durable: un moyen qui alloue le capital à une société durable et une économie durable. Tout l’enjeu est d’arriver à préciser ce que permettre d’allouer le capital à une société durable signifie, et comment cela se concrétise. 

À titre personnel, il me semble que pour définir vraiment ce qui définit la finance durable, il faudrait croiser deux grands principes : primo, une activité financière allouant le capital à l’économie réelle; ; secundo, la contribution à une économie et une société durables. Ainsi, si un instrument financier a la capacité d’allouer du capital à des activités sous-jacentes durables, ce produit financier sera considéré comme ayant la possibilité de contribuer à une économie durable. 

Est- ce que l’instrument financier a la capacité d’allouer le capital à des activités réelles qui iront dans le sens la durabilité ? Finance Watch, essaie de pousser en ce sens. De son côté, l’Union Européenne (UE) a adopté en juin 2020 un règlement établissant une taxonomie des activités économiques durables. 

Pour comprendre l’enjeu de cette classification, prenons l’exemple concret simplifié de la fabrication du ciment: cette activité génère en soi du CO2, mais le monde a besoin de ciment. Il n’y a alors deux façons de regarder. Aujourd’hui ce secteur émet du CO2, donc il n’est pas durable: « je ne veux pas en entendre parler ». La deuxième approche consiste à étudier la question de l’apport de capitaux comme la la possibilité de réaliser des investissements qui permettront dans 5, 10 ou 15 ans de produire du ciment en émettant peu, ou pas, de CO2. C’est ainsi, je crois, que l’on contribue dans un sens positif à la société, en la faisant évoluer. C’est le visage que devrait avoir la finance durable, et c’est la logique prise, entre autres, par la taxonomie des activités durables qui vient d’être adopté par l’Union européenne. 

Parallèlement, une multitude de produits financiers (ex. titrisation synthétique) se disent verts, lorsqu’en réalité aucun centime ne va à une entreprise qui fait un travail dans la société. 

En bref, pour qu’un instrument financier soit considéré comme durable, il faudrait, de mon point de vue, qu’il cumule la capacité à allouer du capital à l’économie réelle et que l’activité économique financée soit elle même considérée comme durable.

 Qu’est-ce que la finance responsable ? 

 La finance responsable est proche pour moi de la finance durable. J’aime cette notion, car elle permet d’avancer à l’échelle globale contrairement à celle de la finance éthique, dont le prisme est celui, indispensable, du comportement individuel et qui, quand elle a une vision plus générale s’enlise rapidement dans des débats entre visions éthiques difficilement conciliables. La finance responsable va prendre en compte les enjeux de la société et va intégrer à la fois l’effet de l’environnement sur le socio-économique, le socio-environmental sur l’entreprise, et inversement.

Une fois cela précisé, il est nécessaire de définir des pratiques, des  méthodologies, des informations et des données pertinentes. Pour cela, il faut d’abord savoir ce que l’on veut. Or quand on parle d’influences mutuelles du socio-environment et des entreprises, on est déjà au coeur du débat. 

Il y a en effet deux conceptions qui s’affrontent. La simple matérialité qui se concentre sur effet de l’extérieur sur l’intérieur (« outside in ») : l’environnement de l’entreprise a un impact sur les comptes de l’entreprise. C’est la conception anglosaxonne, dominante aux États-Unis. ET la double matérialité (à la fois « inside out » et « outside in ») qui ajoute la prise en compte de l’impact d’une entreprise sur son environnement. C’est la conception reprise par l’UE: les entreprises ne doivent pas seulement prendre en compte l’impact du changement climatique sur les activités de l’entreprise, mais aussi l’inverse. 

Le débat actuel entre la simple et la double matérialité est structurant: il interroge notre vision du monde.

Les États-Unis et UE diffèrent également dans leurs manières de faire avancer les pratiques et les standards. 

Aux États-Unis, des initiatives privées proposent des méthodologies nouvelles, menées très professionnellement, et tentent ainsi d’imposer leurs standards. Un bon exemple est l’initiative de la « Task force on CLimate-related Financial Disclosures » (TCFD), très importante en tant qu’elle a fait bouger les lignes concernant les informations révélées par les entreprises dans leurs comptes- rendus (reporting), mais qui développe une conception en simple matérialité.
En revanche en Europe, les puissances publiques se saisissent du sujet pour préparer les standards dans la législation et la réglementation. La version européenne de la TCFD correspond aux lignes directrices de l’UE sur le reporting climatique, qui y ajoute la dimension « inside out ». Parmi les initiatives de l’UE, la directrice de 2014 sur le reporting extra financier (NFRD) est en train d’être révisée: après une grande consultation, elle devrait poser dès l’année prochaine le cadre dans lesquels les entreprises vont devoir communiquer les informations extra financières, que ce soit celles concernant le climat, la biodiversité, la pollution, les questions sociales, celle liées aux droits de l’homme ou leur gouvernance. 

La méthode et le contenu varient entre les États-Unis et l’Union Européenne. Et le débat entre simple matérialité et double matérialité se retrouve à tous les niveaux. 

 

De nombreuses initiatives de finance (a priori) responsable coexistent : les critères « Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance » (ESG), les actions de « l’agenda finance durable » de l’Union Européenne, l’« investissement socialement responsable » (ISR), l’« initiative financière du Programme des Nations unies pour l’environnement » (PRI)... De quoi parle-t-on au juste ? Quels sont les enjeux ? 

 

Il est effectivement important de cadrer le débat, d’autant plus que dans ce domaine - qui traite des enjeux de gestion durable et socialement responsable des investissements - les définitions ne sont pas stabilisées. Cela explique au passage la grande variabilité des chiffres avancés. 

ESG : Environnement Social Gouvernance. La grande question est de savoir quel est le degré de contraintes pour affirmer « Je fais de l’investissent ESG ». C’est actuellement peu contraignant. On peut se contenter d’un peu de E, d’un peu de S et d’un peu de G: chacun peut s’intéresser à un sujet. Cela devrait-il pointer les pratiques de gestion qui font une différence, ou se limiter à un exercice de communication envers les investisseurs en publiant des notations ESG ? De grands débats font rage. En France, en mars dernier, Autorité des Marchés Financiers (AMF) a émis une doctrine7 (des règles du jeu) sur le sujet de la gestion ESG, à ma connaissance, c’est le premier régulateur à le faire. La question est de savoir dans quelle mesure les critères ESG mis en avant dans la promotion commerciale correspondent à la pratique elle-même, et ainsi garantir une réalité derrière des communications. Il faut assurer que les sociétés de gestion font effectivement, en instaurant des critères et des normes pour avoir le droit de dire « je fais de la finance responsable ». L’AMF est un superviseur financier (un gendarme), son rôle est de garantir une information claire, exacte et non trompeuse, pour les indicateurs financiers classiques, comme pour les indicateurs extra-financiers. C’est un sujet complexe, ce n’est pas une science exacte, il y a des intérêts économiques bien compris autour de la table et des choix à faire. Évidemment, tout le monde veut dire qu’il fait de la finance responsable. Si on est trop strict, on laisse tout le monde derrière soi. Si on n’est pas assez contraignant, la finance responsable ne fera pas bouger les choses. 

L’ « agenda finance durable » de l’Union Européenne. L’UE a mandaté plusieurs groupes de travail: d’abord, le « high-level expert group » » qui a contribué à poser le cadre. puis, le groupe d’experts techniques sur la finance durable (TEG) dont j’ai fait partie, a travaillé sur une taxonomie des activités économiques pour les classer en termes de durabilité, un travail énorme et complexe, mais également sur la publication d’informations (« disclosure ») en matière de durabilité, ou sur des standards concernant les obligations vertes. 

D’autres travaux d’une grande technicit é découleront sur un règlement définissant ce qui s’appelle un indice bas carbone. Par ailleurs, l’UE a réalisé une consultation9 juillet dernier, afin de définir un nouvel « agenda finance durable » standards pour les obligations vertes, pour un écolabel. C’est à Bruxelles que s’écrivent les règles et que l’impulsion émerge. 

Investissement socialement responsable (ISR): c’est l’investissement ESG systématisé. l’ISR prend en compte tout le S, tout le G et tout le E. Une fois cela dit, demeure l’autre question de l’impact sur le monde réel. 

Il y a des sociétés de gestion qui font ça très sérieusement, sincèrement, professionnellement. Concrètement, avec la démarche « Investissement socialement responsable », le travail du financier ne se limite pas au couple classique risque-rentabilité potentielle. On met en plus un filtre extra financier qui consiste à regarder tout le E, tout le S, tout le G, et impact la décision d’investir ou non. Cela va bien plus loin que la gestion dite en « intégration ESG » qui consiste juste à choisir un certain filtre, à un certain moment, selon un certain critère.
Toutefois, est- ce que l’ISR a un impact ? La question n’est pas tranchée, mais nous observons un début de travaux universitaires très intéressants sur le sujet. 

PRI, Initiative financière du Programme des Nations unies pour l’environnement.

Une initiative mondiale qui regroupe aujourd’hui une masse de capitaux considérable: de l’ordre de 100 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. L’approche reste très générale, même si les travaux sont intéressants. Tout le monde fait des concours (je fais partie de leur jury cette année, sans travailler pour eux), néanmoins l’initiative participe d’une dynamique générale qui permet de faire bouger les lignes. Ces Principes pour l Investissement Responsable ont pour but de créer une dynamique allant dans le sens d’une intégration des critères E, S et G dans le monde de la gestion d’actif (asset management).

Si on adopte un regard positif, on peut se dire n, de plus en plus de gestionnaires considèrent intégrer des filtres extra financiers dans leur gestion. Un regard critique dirait que la masse de capitaux est si considérable, tous les plus grands gérants de la planète ont signé et auraient adopté ses principes, ainsi « tout le monde est responsable », et c’est du greenwashing. En réalité, on est entre les deux. Le changement passe par certaines personnes qui entraînent les grandes masses. 

En conclusion, les critères PRI ne sont pas les plus exigeants, mais cela change déjà le narratif des acteurs importants qui maintenant affirment que « oui c’est important », et c’est en soi une avancée considérable.

 Justement, ne risque-t-on pas de tomber dans le piège du ethics washing, social washing et greenwashing ? 

 Les mêmes dynamiques touchent les thèmes recouverts par les dimensions extra- financières en général : ethics washing, social washing et greenwashing. Ils interrogent à plusieurs égards.

Comme mentionné quand j’exposais les cris§res ESG, il faut trouver le bon niveau d’exigence pour la finance responsable: un niveau d’exigence trop strict ne correspondrait aux réalités actuelles, et s’il est trop bas, il ne permettra pas à une telle « finance responsable » de faire bouger les choses.
Ensuite, il y a deux niveaux possibles du greenwashing. Il peut se situer au premier niveau de la concordance entre le discours et la pratique : est-ce que les acteurs de la finance font ce qu’ils disent faire ? Le deuxième niveau, quant à lui, consiste à savoir si la pratique mise en oeuvre a un impact dans le monde réel. Ce niveau est trop peu abordé, mais certains travaux commencent à le faire avec une grande qualité, notamment ceux de Diane-Laure Arjaliès (Ivey University), de Nicolas Mottis (Ecole Polytechnique) et de Patricia Crifo (Ecole Polytechnique) à ce sujet. 

Je pense toutefois qu’il faut prendre du recul et voir les dynamiques sociétales derrière ces enjeux. Il y a 15 ans, quand vous parliez à un financier de finance responsable il répondait en riant « Mais de quoi parle-t-on ? ». Aujourd’hui, même les plus cyniques ne vont pas avoir cette réponse. A-t-on eu tort de faire bouger le système ? Aujourd’hui, le principe de la finance responsable est devenu normal et la question est maintenant de donner un contenu exigeant et impactant à cette pratique. Sans un mouvement de masse, ce serait resté une pratique de niche pour quelques idéalistes. Maintenant, des gestionnaires responsables de grandes masses de capitaux affirment une volonté de prendre en compte dans leur gestion les aspects extra-financiers. On n’est plus dans un marché de niche. S’il y a du greenwashing, c’est presque une bonne nouvelle: au moins on le dit, puis il reste le travail à faire pour que les gens fassent ce qu’ils disent. Ainsi, les superviseurs s’emparent aujourd’hui du sujet: « « si tu le dis, je vais vérifier que tu le fais ». La société civile a, elle aussi, un rôle à jouer pour mettre la pression pour une finance afin qu’elle soit responsable et utile pour la société. Les débats sont longs, souvent compliqués, ce sont de véritables combats: c’est la vie réelle.

 Comment garantir plus de transparence ? 

 Cela passe par l’élaboration d’un reporting basé sur des métriques robustes : il y a les principes et il y a la mise en oeuvre. 

Concernant les principes. Il faut savoir ce que l’on veut mesurer. Cela nécessite de trancher le grand débat entre simple et double matérialité. Veut-on mesurer l’impact des questions sociales, environnementales et sociétales sur les entreprises ? Ou l’inverse ? Ou les deux ? 

Une fois ces questions tranchées, il faut définir des standards de reporting: c’est la mise en oeuvre des principes. Par exemple, dans les travaux de la Commission Européenne, il nous faut définir très précisément ce que l’on attend de la directive sur le reporting extra financier (NFRD) de 2014 qui sera révisée l’année prochaine. Le grand principe, est de standardiser suffisamment pour avoir des choses comparables et de stardardiser suffisamment peu pour prendre en compte les spécificités de chaque entreprise. On voit bien que les pétroliers, les banques, les fabricants de pneus et les distributeurs ont des activités trop différentes pour pouvoir émettre les mêmes informations extra-financières à destination des investisseurs. L’exercice n’est pas facile : il faut tenir compte de la diversité et avoir un socle commun en même temps.


Il faut aussi garantir l’accès aux données et aux métriques. Une réglementation comme la nouvelle NFRD a tout son sens. Spontanément, les entreprises ne veulent pas faire de reporting , ce qui génère des débats entre intérêt particulier et intérêt général. La réglementation est par nature coercitive : elle dicte aux intérêts particuliers ce que l’intérêt général commande de faire, tout en comprenant que les entreprises ne le feront pas spontanément. Des arguments techniques entrent en jeu à ce niveau des débats pour défendre les intérêts particuliers. Typiquement, le rôle de Finance Watch consiste à essayer de trier les arguments valables et les autres moins pertinents.


Un des enjeux majeurs de la transparence et de la divulgation des informations, que l’on retrouve dans les discussions autour de la nouvelle NFRD est de savoir à qui s’adresse les métriques : aux investisseurs et aux financiers, uniquement, ou aussi aux citoyens, aux salariés, à la société civile, etc. ? Un tel choix aura plusieurs implications : primo, définir le contenu des informations extra-financières, secundo, définir les entités qui vont divulguer l’information. Par exemple, si les métriques s’adressent aux sociétés de gestion de portefeuille, cela pourra concerner seulement les actifs cotés en bourse. Par contre, si l’on s’intéresse à la pollution des entreprises, le critère « coté en bourse » n’a aucun intérêt. 

Selon vous, comment articuler avantageusement les actions des acteurs publics, des acteurs privés (financiers ou non) et de la société civile pour promouvoir une finance responsable ? 

 Ma conviction intime, formée après avoir longuement travaillé sur ces thématiques,c’est qu’il faut avoir un vrai travail en commun et un vrai dialogue entre les parties prenantes. Aucun des acteurs (législateur, superviseur, régulateur, société civile et secteur privé) n’est capable de tout voir en même temps. Tout le monde doit être impliqué, dans une dynamique de dialogue, pour être en mesure de poser les bonnes questions et d’asseoir une légitimité dans la décision qui va aimanter tout le monde. 

Je suis président de la commission climat et finance durable de l’Autorité des Marchés Financiers française. Elle est composée de 24 personnes : 1⁄4 du monde des entreprises, 1⁄4 des investisseurs, 1⁄4 d’experts (universitaires et autres experts), 1⁄4 de représentants de la société civile. Il y a des intérêts bien compris, économiques notamment, qui y sont défendus. Il est essentiel que les différentes parties soient autour de la table, au-delà de la compétence technique de tous. Un débat aboutissant aux bonnes décisions vient d’un équilibre des perspectives. Si on n’implique pas les gens, on risque un rejet de la réglementation qui pourra facilement être jugée « irréaliste ». Il faut créer cette dynamique d’échange. Dans cette commission, aucun « camp » n’a la majorité : il y a donc des ententes à former. seule façon de faire bouger les choses, même si c’est un processus qui prend de l’énergie. Toute autre approche ne mène à rien. 

 Les nouvelles technologies (IA, blockchain, cryptoactifs) ont-elles un rôle à jouer dans la consolidation de la finance responsable ? 

 Ma réponse est non.

L’outil technologique ne doit pas faire oublier la réalité qu’il y a derrière. L’enjeu est moins de savoir quelle est la technologie que de savoir quelle est la pratique et ce que l’on en fait. Demander si un marteau est bon ou mauvais n’a pas de sens. Je suis d’avis qu’il faut dépasser les discours sur la technologie qui va tous nous sauver.

Prenons des exemples.

La blockchain, ou chaîne de blocs pose des questions de durabilité : miner du Bitcoin consomme annuellement plus d’électricité qu’un pays comme l’Irlande. Par ailleurs, miner des chaînes alphanumériques, comporte une utilité sociale extrêmement faible (le Bitcoin, comme il préserve l’anonymat, sert au passage de mode de paiement aux pires pratiques, du trafic d’êtres humains à celui de la drogue). drogue). Pour la durabilité, c’est non, tout comme pour l’utilité sociale.
Internet a permis la poussée de plateformes de financement participatif (crowdfunding) qui promettent une nouvelle façon de faire la finance. Or derrière ces plateformes, il s’agit d’émission d’actions, d’obligations, de prêts ou de dons. 

Pour avoir regardé de près beaucoup de dossiers, c’est acceptable, mais cela ne constitue pas une révolution dans la façon de faire la finance. Le schéma sur lequel les plateformes reposent demeure classique, et les montants en jeu sont très faibles.
Concernant l’intelligence artificielle et les mégatonnes (big data), si on va totalement dans cette voie, on donne les clés du camion aux « big tech » américaines ou chinoises, qui comme priorité. 

Néanmoins, les nouvelles technologies sont là et elles s’imposent à nous. Il faut les aborder de manière dépassionnée : elles ne sont pas bonnes ou mauvaises par elles-mêmes. Il faut regarder ce qu’il y a derrière.

Chez Finance Watch, nous nous intéressons à l’activité. Selon nous, les mêmes règles doivent s’appliquer quand il y a la même activité, contrairement au concept du bac à sable réglementaire (« regulatory sandbox ») qui prône des règles du jeu différentes pour les nouvelles technologies. Or si c’est la même activité, les mêmes risques, cela devrait être soumis à la même réglementation. Sans bac à sable. Sinon dérive assurée.

Prenons l’exemple du développement de nouvelles technologies pour les sociétés de paiement, envoyer aisément de l’argent à une personne à l’autre bout du monde. Si cela rend ces virements plus efficaces et moins onéreux pour les personnes que lorsque ces virements sont faits par des banques, c’est très bien, très efficace. Mais il ne faut pas oublier la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme : ces règles doivent s’appliquer à ces sociétés aussi. Les méandres de la réglementation sont compliqués pour les petites boîtes ? Peut-être, mais ils sont néanmoins incontournables et on peut les accompagner.

 Cohabitant avec le trading à haute fréquence et les bilans financiers trimestriels standardisés, l’enjeu de la finance responsable est-il aussi de systématiser une vision long terme dans les investissements financiers ? 

 Le trading à haute fréquence est un mode d’exécution des transactions , pas d’investissement: les questions qu’il soulève dont donc d’un autre ordre. Les résultats financiers trimestriels sont effectivement révélateurs d’une tendance au court-termisme, mais le système de benchmarking, qui consiste à mesurer l’écart de performance boursière d’un portefeuille d’investissement par rapport à un indice de référence est pour moi le facteur principal qui supprime la vision à long terme. 

À l’instant où vus faites de telles comparaisons, la prise en compte de la vision à long terme n’est plus possible. Seul compte l’ « écart de suivi » entre le portefeuille d’investissement de l’indice suivi. Cette question est particulièrement prégnante en ce qui concerne les gestions ESG ou ISR.

De plus, il y a un débat qui circule depuis longtemps. Est-ce que le temps long en finance est la somme de temps courts ? Par exemple, est- ce qu’un investissement à horizon 10 ans est la même chose que dix investissements à la suite de 1 an ? La théorie dominante nous a longtemps affirmé que oui. Mais évidemment, ce n’est pas la même chose.

Propos recueillis par Lauriane Gorce, directrice scientifique de l’Institut de la technologie pour l’humain Montréal