Vaccin contre la COVID-19 : comment établir la confiance ?

À l’heure où les laboratoires font la course pour trouver un vaccin efficace contre la COVID-19, 74% des personnes seraient prêtes à se faire vacciner et seuls 37% auraient une opinion ferme sur la question, d’après une enquête auprès de 20 000 adultes de 27 pays. Fort de 10 ans de recherche sur les controverses vaccinales, Jeremy K. Ward, chercheur postdoctoral, nous éclaire sur leurs dynamiques passées pour mieux comprendre et gérer la situation actuelle. Ce n’est qu’en prenant le temps de comprendre la nuance des débats qu’une vaccination efficace contre la COVID-19 pourra s’organiser.

Être contre la vaccination : est-ce un phénomène nouveau

Il existe des personnes contre la vaccination depuis son invention par Edward Jenner à la fin du XVIII siècle. C’était un procédé dérivé de la valorisation qui avait des effets secondaires forts. 

Les approches changent d’un pays à l’autre. Prenons la France.

Dans un premier temps, la vaccination se faisait de bras à bras : il n’y avait pas que les anticorps qui étaient transmis de personne à personne… aussi des maladies. D’autant plus que les orphelins étaient utilisés pour vacciner le reste de la population, et vu l’état des orphelinats, la pratique n’était pas sûre. De plus, pendant tout le 19e siècle un débat scientifique se constitue autour de la vaccination dont le principe n’est pas encore compris. Louis Pasteur n’expliquera le phénomène que 100 ans après les premières campagnes de vaccination avec le paradigme microbiologique. Ainsi, la résistance que rencontre la vaccination en France au 19e siècle3 ne se fait pas toujours au nom du rejet du principe, mais souvent de sa modalité (utilisation des orphelins, transports des substances sans chaîne du froid pendant de longues périodes…). Il n’y a pas de grand mouvement anti-vaccin en France, et la vaccination n’est pas obligatoire.

En Angleterre, cela change radicalement à la seconde moitié du 19e siècle quand la vaccination contre la variole devient obligatoire [NDLR En 1853]. Un puissant mouvement social de contestation en découle : certaines manifestations ont rassemblé plus de 10000 personnes ; jusqu’à ce que le gouvernement ajoute à l’obligation la possibilité de refuser par objection de conscience (NDLF en 1898).

En France, ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’un mouvement anti vaccin commence à se structurer, en réaction à l’adoption de nouvelles obligations. Toutefois, les moyens nécessaires pour appliquer l’obligation vaccinale ne sont pas déployés. Le premier grand débat en France autour de la vaccination a eu lieu dans les années 1990 autour du vaccin contre 

L’hépatite B, puis en 2009 atour de celui de la grippe H1N1. Depuis, les débats sont continuels. Ailleurs dans le monde, des mouvements anti-vaccins se sont constitués autour de controverses précises : dans les années 80 autour des vaccins DTP aux États-Unis, au cous des années 1970 autour de la coqueluche en Grande Bretagne, un débat autour du lien supposé entre vaccination et autisme à la fin des années 90 dans les deux pays, etc. 

Est- ce que les mouvements que nous voyons aujourd’hui sont récents ? Aux États-Unis, les acteurs au coeur de ces débats sont à peu près les mêmes qu’il y a 30 ans.

 Comment ce phénomène évolue-t-il avec internet

 Ce qui a changé en revanche c’est l’arrivé d’internet. On surestime toutefois la capacité des réseaux sociaux à diffuser de l’information auprès d’un public plus large. Les groupes critiques peuvent y constituer des collectifs. Les militants peuvent y faire une communauté et créer des alliances comme en France entre l’extrême droite, les conspirationnistes et la médecine alternative radicale (celle qui clame que Pasteur est un mensonge et qu’on peut guérir le sida avec le sel, par exemple). Se crée un effet chambre d’écho qui donne l’impression que le phénomène est important, mais arrivent-ils réellement à diffuser leur message largement ? Des travaux plus récents tendent à nuancer leur importance, certaines personnes vont sur ces pages juste pour s’amuser, et, même si des mouvements sociaux peuvent émerger des réseaux sociaux, nombre d’entre eux sont éphémères.

En résumé : internet est un facteur, certes, mais probablement pas aussi central que l’on ne le pense. Sur les réseaux sociaux, on retrouve beaucoup les argumentaires radicaux (ex. des microchips seraient présents dans les vaccins, « les vaccins, ça n’a jamais marché »). Ce qu’on ne retrouve pas dans les entretiens : les gens ne sont pas contre la science et la vaccination en général. Ils sont plus régulièrement contre un type seulement de vaccin, ont des doutes ciblés. 

Il faut aussi distinguer l’analyse par pays. Est-ce que les Australiens lisent vraiment les mêmes blogues que les Américains ? Que les Canadiens anglophones ? Il est facile avec les données massives de faire de la surinterprétation ou de passer à côté de certains phénomènes. 

Qui est anti-vaccin ou vaccinosceptique aujourd’hui

 Je remarque que certains ont envie de voir dans l’ennemi la caricature des anti-vaccins. Mais certaines associations ou figures médiatisées, comme le professeur Joyeux, arrivent à construire des critiques modérées, contre certaines substances dans les vaccins, et non pas contre la vaccination en général, tout en ayant un minimum de crédibilité scientifique et politique. Si on s’imagine qu’on se bat contre une caricature, on a peu de chance d’emporter la conviction.

La recherche ne s’intéresse pas assez aux différences entre les gens qui sont radicalement anti-vaccins, et ceux qui doutent de certains aspects seulement, et ceux qui acceptent la vaccination. Je parle ici de la population générale, et pas juste des militants. Très peu d’études comparent leur profil socio-économique. Pourtant, de telles études apportent des nuances. Un travail sur des données de 2009-2010 montre par exemple qu’à l’époque ceux qui doutaient du vaccin H1N1 avaient une éducation plutôt supérieure à la moyenne et étaient plutôt des femmes ; alors que les personnes rejetant la vaccination en général se trouvaient plutôt chez ceux ayant 

un niveau d’éducation plutôt inférieur et chez les hommes. 

 Dans l’éventualité où l’on trouverait un vaccin contre la COVID-19, peut-on agir pour rebâtir la confiance?

 Pour commencer, il faut prendre en compte la spécificité des vaccins contre la COVID. On peut comparer le potentiel vaccin contre la COVID-19 avec celui contre la rougeole. Pour ce dernier, nous avons des dizaines d’années de recul et d’études statistiques qui démontrent l’absence de lien avec l’autisme.Le vaccin est très efficace. Il y a peu d’incertitude scientifique. Tanguais qu’avec celui contre le COVID-19, l’incertitude scientifique est réelle: il s’agirait véritablement d’un nouveau vaccin. Quelle serait sa qualité ? Son degré d’efficacité ? Ses possibles effets secondaires ? Les premiers essais cliniques sont a priori encourageants, mais le niveau de sécurité et d’efficacité restent incertains et la recherche se poursuivra après la mise sur le marché.

 D’autre part, pour rebâtir la confiance, il faut prendre les bonnes décisions. Ce n’est pas qu’une question de communication. Il faut de la transparence : quand on fait une procédure accélérée, qu’est ce qui est accéléré ? Que fait-on pour assurer la sécurité sur les vaccins ? Par exemple, en publiant les détails des contrats précisant les responsabilités en cas de malfaçons. Dans le cas du vaccin du H1N1, les laboratoires étaient exonérés de telles responsabilités. 

Avec la COVID-19, on a vu aux États-Unis la mise sur le marché d’un nombre incroyable de tests, beaucoup sont peu efficaces et imprécis, alors que le test PCR n’a pas d’effet secondaires. En ce qui concerne les vaccins, l’agence qui accordera l’autorisation de mise sur le marché doit décider en amont des critères d’efficacité et de sécurité pour qu’un vaccin soit mis sur le marché. C’est une question à trancher. Quand Trump met de la pression sur les organes concernés, cela ne donne pas confiance quant à la qualité des vaccins.

En plus de la transparence, il y a d’autres facteurs, comme la politisation du débat. Le facteur le plus important est le rôle des médecins: vont-ils recommander ou non les vaccins ? Et dès lors, comment les convaincre ? Il faut les impliquer dans la campagne de vaccination et être transparent. Cela dépendra aussi de la qualité et de la disponibilité des vaccins. Ce qui sera très important c’est de ne pas prendre les gens pour des idiots. On ne sait pas pour l’instant ce qui marche pour convaincre des gens de se faire vacciner. On sait en revanche ce qui ne marche pas: infantiliser, culpabiliser, insulter stigmatiser… les modes agressifs de communication sont susceptibles de radicaliser les hésitants.

Propos recueillis par Lauriane Gorce, Directrice scientifique de l’Institut de la technologie pour l’humain - Montréal