Les nouveaux scribes

Si 2019 a été l’année des « citizen data scientist » selon le site Dice.com 2020 sera celle des « citizen data engineers », mais pourquoi l’idée de citoyenneté surgit-elle ainsi dans le big data ? Le point de vue de Lauriane Gorce, directrice scientifique de l’Institut de la Technologie pour l’Humain à Montréal.

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La formule « citizen data scientist » apparaît en 2016 et serait le fait d’une société de conseil américaine (1) qui voulait saisir d’un terme frappant l’un des enjeux majeurs des entreprises du numérique : avoir accès à des quantités colossales de données n’a d’intérêt que si elles sont exploitables  par des experts en science des données qu’on appelle les data scientists.  Et c’est là où le bât blesse puisque la demande dépasse largement l’offre. D’où l’idée de créer, en quelque sorte, un rang intermédiaire dans l’expertise avec des hommes et femmes sans spécialité en science des données mais capables de fournir des analyses basiques de données via des outils intuitifs. Les experts ne s’attèleraient qu’aux questions complexes et cruciales pour l’entreprise tandis que les « citizen data scientists  traiteraient les tâches plus communes, tout comme des « citizen data engineers »  contribueraient à la structuration des flux de données au sein de l’entreprise.

On voit bien l’intérêt pour des entreprises de disposer d’une main d’œuvre moins onéreuse pour appuyer le travail essentiel des data scientist, mais pourquoi leur accoler ce terme de citoyen ? S’agit-il d’un effet de manche ou y-a-t-il un rapport avec les habitants de la Cité au sens politique du terme ?   Il y a probablement des deux mais il est indéniable que des outils intuitifs permettent d’ouvrir, au moins en partie la « boîte noire » des algorithmes de l’IA et des mégadonnées. Il deviendrait alors possible de mieux les comprendre en analysant les différentes étapes de leur mise en œuvre, depuis la préparation des données jusque la visualisation des résultats, en passant par le choix du modèle. Et de se rendre immédiatement compte de l’importance de l’intervention humaine dans le résultat final (2). Il y a donc un enjeu démocratique réel dans l’apparition de ces citizen data scientists ou engineers.

À condition de ne pas en faire une nouvelle caste. Une partie de la population ne possède aujourd’hui, on le sait, que très peu de compétences numériques de baseet il va de soi, mais beaucoup mieux en le disant et en agissant en conséquence, que dans une démocratie, la citoyenneté ne doit pas être à deux vitesses, l’une capable de lire les hiéroglyphes de l’âge numérique, l’autre se contentant de ses usages.


(1) Gartner Inc.

(2) Pour en savoir plus, lire l’Étude sur l’illectronisme, la première numéro 1780 de l’INSEE (octobre 2019) : en France, en 2019, « l’illectronisme […] concerne 17% de la population ». Concernant le Québec, l’Institut de la Statistique du Québec produit des statistiques similaires. Optic Technology travaille sur l’inclusion numérique.